hi reddit!
....Version de l'hosteur.....
Chapitre 1

----------------------------------

LEVEL 9

~ Weapon Masters ~

EDIT: en raison d’un plantage de FP qui me broute sévère, y’a des problèmes vers le début avec les dialogues. Je suis vraiment désolée, j’ai pas le temps d’y remédier pour l’instant (sérieux ça me pète les couilles) mais j’essaierai…
Pour ceux qui voudraient lire les premiers chapitres corrigés (et à la mise en page non chamboulée par FP TT), référez-vous aux liens sur ma page de profil FictionPress.
Merci de votre compréhension.
(Lire cette note vous évitera de perdre du temps et à vous fixer quant à la lecture de cette fic.)

Note de l’auteur : Libre à chacun de lire cette fic comme il l’entend. Je ne l’ai pas écrite dans un souci de réalisme engagé, mais plutôt pour vous montrer une image, comme un film qui se déroulerait en plusieurs parties égales qu’on pourrait même qualifier « d’épisodes ». Takako ne représente pas la jeunesse protestataire, ni un type de jeune fille fâchée contre tout un système, c’est juste une héroïne qui va chercher à comprendre en même temps que vous, lecteurs, comment un tel monde a t-il pu se créer et comment ce genre de situation mène à la destruction et au désespoir.
Ne vous attendez pas à une histoire douce et romantique. Shi-chan ne jure que par les conspirations et les bains de sang. Les déchirements fraternels m’ont aussi toujours beaucoup intéressée (cf. UnHeaven) ainsi que le mélange à la science fiction et à l’outrancier. Pour ceux que ça dérange, je vous conseille de passer votre chemin ;) Je ne ménage ni mes mots, ni mes pauvres personnages…Pour ceux qui sont plutôt ultra-romantiques et qui aiment l’action dans un univers où le doute et la peur se nichent dans toutes les consciences, je vous ouvre mon domaine…




Ceci n’est pas une fable car on ne fabule pas des tragédies. C’est une histoire sans prétention. La fin s’y suspend dès les premières lignes et semble crier : « Homo homini lupus »



Scientific American, 15 Mai 20**

« […] Toute la confrérie de la génétique s’est inclinée ce matin à la conférence du New Jersey lorsque le Docteur Simon Pytes a officialisé ses dernières trouvailles en matière de recherches biologiques. Ses relevés chromosomiques sur des sujets naturellement doués à la lutte ou au combat armé ont donné suite à un artefact de suppositions émises sur le genre humain, soulevant l’hypothèse d’une race à part dotée d’un gène associé à d‘étonnantes capacités. La plupart des spécialistes sont restés admiratifs devant la richesse de ses arguments et la rigueur de ses démonstrations. La suite du débat est attendue avec la plus vive impatience. […] »

Scientific American, 25 Mai 20**

« […] Dix jours seulement après les surprenantes déclarations du Dr Pytes, l’univers génétique s’est trouvé stupéfié devant l’intervention du scientifique japonais Hotaro Myazashi, farouchement opposé aux conclusions hâtives de son rival américain. Il définit ces déclarations sur la génétique contemporaine comme infondées et écarte l’idée de « génies précoces » défendue par le Pytes Réaction de ce dernier : prendre pour exemple les enfants surdoués ainsi que les sportifs hors normes, tous nés pour demeurer inégalés dans leur discipline. Or le japonais maintient sa position et dès lors, qualifie cette génétique de « honteuse » et même de « blasphématoire » envers le génome humain. […]»


Scientific American, 12 Juillet 20**

« […] Outré par les diffamations maintenues à son égard et notamment à cause de la montée du mécontentement de l’opinion publique aux Etats Unis, le Dr Simon Pytes a officiellement annoncé qu’il abandonnait sa thèse et se retirait de la recherche scientifique. Le monde de la génétique a en ce jour perdu un de ses plus brillants éléments, en proie sans doute à une profonde méprise corroborée par les accusations de ses concurrents japonais. […] »




On a d’abord cru à une regrettable erreur de la part du département de recherches. Une affaire étouffée par la voix du tabou et pourtant, une sombre rumeur prise au sérieux par quelques fous vaniteux ; et pourtant, quelle aubaine de laisser croire à une aberration pendant que les esprits bouillonnent à l’ombre !

Un an après la conférence de l’américain Pytes, la recherche japonaise décida de se pencher à nouveau sur les suppositions du scientifique passé pour fou auprès de ses confrères. C’est alors que le nom du biologiste japonais Hotaro Myazashi refit surface et les recherches aboutirent finalement à des résultats similaires à ceux de l’américain. Ces recherches restèrent sous silence pendant bien longtemps jusqu’à ce que le gouvernement s’intéresse aux intrigantes statistiques qui en résultaient et dont la diffusion se faisait le plus souvent sous la veste.
Pour créer un monde parfait où ils seraient les maîtres du jeu, les plus grands n’hésitèrent pas à se munir de matériel excessivement coûteux dans le cadre de recherches poussées sur la génétique. Le jeu en valut la chandelle : quelques mois plus tard, on développait une nouvelle méthode de transfusion génétique permettant d’éveiller le NErshal2, gène spécifique au développement des facultés combatives de l’individu. Ce gène très rare se transmettait exclusivement de façon héréditaire et ne pouvait être exploité qu’avant l’âge de dix ans, ce qui, du point de vue éthique, aurait provoqué des réactions scandalisées. Voilà donc comment tout ce petit manège se déroulait, couvert par le nom d’une organisation amicalement baptisée « la Confrérie ».
C’est ainsi que disparurent des centaines d’enfants, précautionneusement recherchés puis enlevés à leurs familles avant d’être étudiés, agréés puis expédiés sur une île sous contrôle de l’armée japonaise. Après plusieurs traités obscurs, les Etats-Unis approuvèrent à ce procédé à condition bien sûr de garder leur notoriété militaire et de bénéficier d’une part du gâteau. Craignant une guerre nucléaire, le Japon se plia à cette requête et partagea ses nouveaux trésors avec son rival de toujours.




Cette histoire, aussi terrible soit-elle, est celle des « Weapon Masters », jeunes personnes nées sous le signe de la puissance et dont l’existence avait le pouvoir de changer l’avenir militaire de la planète. Ces personnes, révélées par la génétique et possédant la faculté de changer la structure atomique de leurs cellules pour matérialiser des armes, étaient conditionnées dès leur plus jeune âge pour un jour intégrer les cinq académies de l’île qui révéleraient leur réel potentiel. Force est toujours synonyme de haine et de rancœur ; c’est pourquoi les Weapon Masters, de jeunes adolescents jetés dans une société construite de toute pièce par l’armée et le laboratoire de la Confrérie, exprimaient leur frustration dans la seule chose que la nature déniait leur laisser : la puissance.




*

NErshal2. Un nom qui faisait sourire certains et qui terrifiait les autres. Le monde n'était pas prêt à connaître une telle avancée ; les esprits peu séduits par ces découvertes n’avaient qu’à se taire et marcher dans l'ombre, la queue entre les jambes. Il n'y avait plus aucune règle désormais; seul le NErshal2 commandait par la terreur qu'il inspirait.
Le Nershal2 : gène rare, méconnu du vivant pendant des décennies et découvert tout à fait par hasard lors d'une intervention chirurgicale par le Dr Pytes un peu auparavant. Une vaste politique militaire s’installa dans toute la zone Pacifique, les américains détenant bientôt le monopole de la recherche militaire face au gouvernement japonais, encore tout excité par la nouvelle utopie naissante. En quelques mois, les aménagements nécessaires furent prêts à voir le jour.
Pour regrouper le plus de Weapon Masters possible, tout était bon: fausses visites médicales à l'école primaire, consultations et opérations mensongères que couvraient les plus vils prétextes pour embarquer les enfants jusqu’à leur nouveau refuge. Malgré le mouvement de protestations de certaines organisations humanitaires, les gouvernements en place firent la sourde oreille et rappelaient à l'ordre leurs professionnels afin d’accélérer les recherches. A l’échelle mondiale, la Confrérie représentait un groupe bien plus important encore que la CIA et elle continuait sa dangereuse expansion en enlevant toujours plus d'enfants et en dressant aux frontières du monde d'inébranlables cloisons d'eau et de métal. L'île était devenue un paradis scientifique où se mêlaient force et talent, et où le conflit opposait tous ceux qui, dépourvus d'identité et arrachés à leur milieu d'origine, cherchaient un sens à leur jeunesse effarouchée.

L'île sans nom accueillit bientôt un grand nombre de jeunes enfants, renommés de façon archaïque « Weapon Masters ». Tout était plus vrai que nature dans ce paradis peuplé de bons et de mauvais. Le Laboratoire y imposait sa suprématie. On proposa une panoplie d’infrastructures au sein même de l’endroit où se développaient les sujets d’expérimentation, ce qui était bien commode pour les hommes de science sur place. Le rapport des observations effectuées là-bas était régulièrement transmis aux sièges des deux grands pays. Les militaires –parfois armés jusqu’aux dents– près des labos ou sur les côtes de l’île, se fondaient dans la masse et adoptaient un style de vie nouveau en épaulant les jeunes armes humaines. Certains étaient humainement chargés des plans de distributions tandis que d’autres s’accumulaient en masse près des transports maritimes. Les enfants se trouvant de plus en plus nombreux dans les crèches et les écoles primaires, certaines femmes du Laboratoire firent double emploi en aidant bénévolement à l’éducation élémentaire. Une nouvelle société vit alors le jour : celle de ceux qui vivaient discrètement aux côtés des Weapon Masters et dont le commerce faisait prospérer l’île. Ils étaient payés une fortune par le Laboratoire qui participait à la supercherie et les encourageait à détendre leur arsenal militaire par les voies du shopping.
Après une formation minutieuse, les jeunes citoyens de l’île étaient envoyés à l’extérieur. Eux-mêmes savaient bien que seules leurs capacités meurtrières comptaient pour tous ces visages adultes et, qu’un jour, une société étrangère les enverrait mourir quelque part sur ce globe qu’ils connaissaient trop peu. Bientôt, à leur sortie de l’Académie, ces armes vivantes brandiraient l’épée face à d’autres camarades et ainsi débuterait ce combat stupide. Ainsi le monde serait régi par ces nouvelles forces sublimes qui font la beauté de ce nouveau genre… et qui rendraient l’ancien encore un peu plus atroce.

---------------

Chapitre 1

[Feel like someone]


Kanuui Takako. Elle était née dans une province japonaise un peu à l’Est d’Osaka. Ses deux parents, après de nombreux conflits, entreprirent une séparation définitive lorsqu’elle atteint l’âge de quatre ans. Un an plus tard, la fillette fut enlevée à sa mère, restée seule pour l’élever et qui, cédant au chantage qu’on lui faisait, les laissa emmener sa petite Takako en promettant de garder le silence. Détruite par la perte de son enfant, la mère apprit peu après la mort de son ex-mari. Les événements avaient beau être liés, la pauvre femme, impuissante, n’eut que ses yeux pour pleurer.
Placée dans une classe intermédiaire réservée aux plus jeunes représentants, Takako grandit sur l’île et apprit à y vivre de façon tout à fait normale. Ses camarades étaient eux aussi des Weapon Masters et au souvenir de sa mère succédèrent les ébats collectifs.
Takako n’était pas une fille difficile. Elle n’inquiétait en rien le Laboratoire et les professeurs la trouvaient assez standard. Elle ne se plaignait jamais des entretiens médicaux réguliers -ou même imprévus- imposés par le Laboratoire de la Confrérie, force omniprésente au sein de l’île. Elle ne craignait pas les militaires mais s’en méfiait assez pour ne jamais leur tourner le dos.
Takako n’avait pas vraiment d’amis sincères sur lesquels elle puisse compter. Ses liens relevaient plus de l’amitié platonique que de réels engagements et elle les entretenait à bon compte pour ne pas céder à la froideur de son milieu. Car elle avait beau être considérée comme stupide par ses professeurs, Takako était d’une grande lucidité. Dans ses études, ses erreurs étaient souvent dues à la précipitation et à un manque de concentration. Il n’était pas question de stupidité ; simplement, Takako faisait les choses à son rythme, si bien qu’elle repiqua deux fois sa première année à l’académie.
Devenue populaire parmi les premiers du peloton, Takako bénéficiait d’une image, tantôt respectueuse, tantôt parodiée. Il était peu fréquent qu’un élève doué par essence se retrouve à plafonner sur les matières « non-pratiques » comme elle le faisait. Tout ce qui demandait travail ou réflexion l’ennuyait. Elle avait beau exceller dans la maîtrise des armes, elle était considérée comme ayant un QI de poule par tous les esprits moqueurs. Elle ne le contestait en rien et adoptait un sourire forcé tout en fermant l’oreille aux moqueries austères de son entourage.
Takako n’était pas très active mais bénéficiait d’un logement privé à l’internat. La raison était simple : étant une très ancienne cliente du service (et surtout l’une des moins capricieuses), une bourse du Laboratoire lui était versé en plus de la ration habituelle. Disposée à s’acheter des accessoires et autres plaisirs supplémentaires, Takako était d’autant plus raillée pour son caractère facile qui poussait les doyens à se pencher sur son cas, se préservant des têtes chaudes dangereuses pour leur démocratie.
L’avenir de Takako ne l’intéressait pas. Son regard se portait vers ces eaux tumultueuses qui entouraient l’île et qui l’empêchaient d’aller où bon lui semblait. N’ayant jamais connu la liberté, elle ressemblait à un oiseau en cage devenu docile mais en réalité, ses rêves étaient aux horizons que dessinait le soleil lorsque le ciel s’embrasait à la tombée de la nuit. Elle savait les années : dès que les jours rudes se terminaient, des oiseaux blancs et noirs sillonnaient le ciel de leur vol vif et gracieux. Takako connaissait les livres. Les professeurs de lycée, d’anciens Weapon Masters généreusement payés par le Laboratoire en échange de leur coopération et surtout de leur silence, distribuaient des livres d’économie, de physique, d’algèbre dont les mots ne pouvaient troubler aucun des raisonnements émis sur leur condition. Quelquefois, ils avaient droit à la littérature quand elle n’était pas trop engagée et ne transportait aucune idée dangereuse. Car les Weapon Masters le savaient bien et se passaient le mot : il y avait un monde au dehors.
Quand ils demandaient, on leur répondait : « c’est la même chose qu’ici ». Incapables d’en vérifier l’authenticité, ils se réfugiaient dans leurs livres qui parlaient d’amour, de trahison, d’espoir et de conflits. Pas d’île, ni d’armes. Les plus vieux disaient que ces écrivains vivaient avec leurs temps et ne connaissaient pas les merveilles du progrès. Idem pour la géographie ; on taisait l’anatomie mondiale en qualifiant de dérisoire la connaissance du continent voisin.
En mûrissant, les étudiants se rendaient compte de certaines choses sans les dire ; il était toutefois parfaitement inconcevable que l’un d’entre eux se rebelle contre les règles établies par le Laboratoire. Ils finissaient alors par prôner l’ignorance et fermer les yeux sur le monde alentour. Il n’y avait que leur univers, leur univers à eux. Rien d’autre au monde que leur île, leur arme et leur « level ».

Takako refusait son level. Elle le méprisait, le haïssait sans même en connaître le chiffre. C’était la marque de reconnaissance suprême, l’indice qui faisait la personne comme une étiquette apposée sur le produit. Cette notion fut inventée par les adeptes du Laboratoire puis reçue avec enthousiasme par les vétérans du combat qui s’ennuyaient à mourir malgré tout ce pouvoir qu’ils avaient dans les mains. Le principe était simple : renforcer les troupes en faisant s’affronter les Weapon Masters entre eux. Le carnage aurait été inévitable sans des règles en accord avec cette réforme. Or, la jeunesse est facilement malléable et tout le monde trouva divertissant cette nouvelle forme de concurrence.

Le level, qui prend tout son sens par delà la traduction, est en réalité le niveau attribué à un Weapon Master dès son entrée dans le monde du combat. Les aptitudes des élèves, longuement évaluées durant leur apprentissage, sont relevées, classées, étudiées par des grands spécialistes sortis d’on ne sait où et attribués aux jeunes gens. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les classes de l’académie n’étaient pas réparties selon cette logique de « niveaux » et un élève, même s’il développait des facultés de combat inouïes, n’avait aucune chance de passer dans la classe supérieure si ses résultats en sciences tactiques et en mathématiques présentaient des lacunes trop évidentes. C’était, entre autres, le cas de Takako.
Elle boudait son level comme elle se moquait de celui des autres et c’est ce qui faisait sa grande spécificité. Tandis que tout le monde cherchait à attiser la colère d’autrui dans sa recherche de puissance, Takako errait sans intérêt propre, restant indifférente à l’appel de l’égocentrisme. Elle aimait le combat mais en tant que divertissement et détestait les luttes inutiles qui mettaient en danger la vie d’autrui. Lorsqu’il s’agissait de rang ou de grade, elle n’entendait rien. Mais ce n’était que l’une des multiples choses sur lesquelles elle se bornait. « Je suis bien en étant moi-même et en auto-évaluant ma propre force. Je n’ai pas besoin qu’on m’attribue un chiffre pour que je me sente quelqu’un » avait-elle répondu à son professeur, M.Schoenerkel, lors de son entrée à l’académie d’Agatha. Les étudiants, en général palpitant d’excitation en recevant leur level, n’avaient aucun avis à émettre sur celui qui leur était attribué mais désiraient tout de même connaître leur valeur. Il était surprenant qu’une jeune fille candide comme Takako formule une objection à tendance existentialiste contre cette pratique déjà millénaire.
Rien ni personne ne l’avait encore convaincue. Elle restait la « sans-grade » de l’académie d’Agatha et subissait les railleries avec une impassibilité inquiétante. Même après avoir été convoquée des dizaines de fois, Takako gardait la tête haute et continuait de refuser son level. Ses amis ne lui reprochèrent rien mais songeaient à l’excitation, la ferveur à côté desquelles Takako passait en restant enfermée dans sa logique. On pensait alors que sa vie devait être bien ennuyeuse. Et elle l’était.


Le réveil sonna. Il sonna à trois reprises sans que personne n’y prête attention ; ce genre de petit appareil ne saurait prendre en compte l’intemporel rituel qui retardait le lever : le temps de bailler, de se retourner dans ses draps, d’évaluer le ciel à travers la cloison des volets entrebâillés, puis se lever pour commencer sa journée…
Il n’était pas tard mais juste assez pour ne pas traînailler dans les préparatifs. L’ascension commençait mal. Les cheveux en bataille, le visage et l’esprit en désordre, les pieds nus pris dans le drap arraché au doux cocon de satin… ; Takako sortait de sa torpeur.
Elle n’était décidément pas du matin. Elle s’aspergea, se brossa, se frappa les joues… La fatigue lui arracha un autre bâillement découragé. Aujourd’hui elle avait des comptes à rendre et ça l’agaçait plus qu’autre chose. C’était bien sûr sans compter les multiples travaux qu’elle avait à rendre ; mais tout ceci tenait de la broutille…
En sortant, elle rentra en conflit avec sa propre porte. Son sac se prit dans la clenche. Ensuite, elle lutta avec sa clé, encastrée amoureusement dans la serrure et qui posa quelques petits problèmes à notre battante nationale. Après une lutte acharnée qui faillit bien mettre en retard tout le cortège, elle se mit en route. Dans le couloir, certaines âmes sarcastiques s’étaient arrêtées pour prendre part au spectacle.
– Salut Takako ! Prête pour tout à l’heure ?
La harpie qui avait adroitement proféré la réplique était une seconde année assez populaire, auparavant dans la même classe que Takako. Bien sûr, c’était avant que cette dernière ne décide de se raccrocher une nouvelle fois à sa classe de première année. Takako se contenta de sourire et de simuler une quelconque bonne humeur matinale.

A la pause déjeuner, elle subit à nouveau des encouragements déplacés, toujours avec le sourire. A deux heures, elle descendait les marches de l’escalier principal de l’académie avec une assurance effrontée. Son adversaire se pointa, grand, assez remonté, le visage irradié par deux yeux hagards débordant de stupidité. Le challenger présumé était un nouvel arrivant qui sortait tout juste du collège. Il avait été frustré par l’attitude de son aînée lors d’une bousculade collective. Il avait le feu vert sur les armes depuis son arrivée à l’académie et pensait célébrer là sa première bagarre devant les yeux de ses anciens camarades. Un « bleu » comme on dirait chez nous.
Le duel fut réglé en deux coups de cuillère à pot. Avancée brutale et maladroite. Esquive régulière. Tacle bas puis virement violent à grands coups de tibia fulminant. Takako avait l’expérience d’une troisième année et pourtant plafonnait encore à cause de ses notes catastrophiques. Peu applaudirent ses exploits tant il n’y avait rien de glorifiant à secouer un première année enhardi. Takako regagna le couloir et s’assit devant la porte de la salle où se déroulerait son prochain cours.

Kanuui Takako était une as du combat rapide. Ses techniques offensives au pied étaient parmi les plus redoutables d’Agatha mais aussi les plus spectaculaires. Personne ne maniait la jambe avec autant de puissance brute tout en restant fin stratège. Elle en était d’ailleurs très fière et s’était longuement entraînée à la gymnastique pour développer de telles techniques. Seulement, son arme n’était pas adaptée à ce genre de pratique, ce qui gâchait un peu tout le plaisir d’un bon revers du pied.
Sans compter ses talents que lui enviaient bon nombre d’élèves de son niveau, Takako avait des cheveux noirs de jais très épais, toujours en train de titiller ses joues, ses oreilles et ses épaules. Dur d’ignorer une telle tignasse ; Takako les poussait, les cachait, les humiliait à coup de rubans et d’élastiques. Sa tendance du moment était de porter un nœud rose sur le côté arrière gauche de la tête, là où elle avait remarqué que ses cheveux foisonnaient le plus. Le devant était originalement assorti : à gauche quelques mèches lui entouraient les oreilles et une partie de la joue tandis que de l’autre, une tige épaisse et noire lui descendait jusqu’en bas de l’épaule.
Dans le fatras de sa chevelure très sombre se peignaient deux yeux noisette, emprunts à la joie de vivre dont Takako manquait cruellement ; et pour compléter ce portrait, une petite bouche fine et rosée qui ne riait que d’un rire jaune et maladif.
Takako était très mignonne, et beaucoup le pensaient réellement. Sa solitude venait obscurcir sa personne. Pourtant, elle était née avec une gaieté naturelle adorable. Elle avait été une enfant pleine d’allégresse, au sourire aussi rayonnant qu’un champ de boutons d’or. Il arrivait que, quelquefois, Takako s’efface de cet entourage hypocrite et enlève ce masque sous lequel elle dissimulait ses doutes et ses tristesses. On ne voyait en elle que la turbulente, le cancre rêveur et enjoué ; le reste était transparent.

Le cours d’après ne commençait pas avant une bonne demi-heure. Il n’y avait personne d’autre que Takako qui attendait dans le couloir. Les autres étaient avec leurs amis, et quelques fois, des groupes d’amis passaient en saluant Takako qui répondait d’un sourire qui s’effaçait presque aussitôt. On partait du principe qu’une fille comme elle, habituée à l’échec et familière avec tout le monde, avait bien du mérite et que cela devait lui suffire. Et pourtant…
Une autre personne était d’excursion dans ce couloir et passa près de Takako. En remarquant cette dernière, appuyée contre le mur blanc et les yeux dans le vague, on l’interpella :
– Takako-chan1 ?
Takako releva la tête. Avec l’éclat de soleil, elle ne distinguait pas très bien ce visage. Elle avança la main et plissa les yeux. Finalement, elle se remit ces yeux pétillants et plein de candeur.
– Saeki-san2 !
Saeki semblait heureuse d’être reconnue et appelée par son prénom. Elle était toujours débordante de vie et semblait éprise d’un amour inépuisable pour la vie.
Nasao Saeki était pratiquement née sur l’île. Son père, membre de la Confrérie, céda sans délai sa fille à ses camarades lorsque, à sa naissance, les analyses s’avérèrent positives. Saeki n’était pas son vrai nom. Elle ne savait pas où elle était née et n’avait pas même une seule infime idée du monde extérieur. C’était la crèche de l’île ainsi que ses infirmières qui avaient pris soin d’elle depuis toujours. Takako connaissait cette histoire que les élèves se racontaient autour. Elle la plaignait d’avoir toujours été membre de cet univers surfait mais, quelque part, elle l’enviait d’avoir vécu dans l’ignorance et de ne rien pouvoir regretter ensuite. Toutes deux se connaissaient depuis un an ; Takako redoublait alors pour la première fois. Elles n’avaient commencé à se parler que depuis le début de l’année, Saeki entrant en deuxième année et Takako stagnant comme auparavant. Ce qui les rapprochait était le club de danse : Takako était habituée à y passer pour préparer bénévolement le repas des deuxième année.
Saeki était une des danseuses les plus douées de sa classe même si ses résultats scolaires étaient un peu justes. Elle appréciait Takako pour sa franchise et sa droiture et continuait à applaudir ses efforts.
– Tu as encore été superbe à la démonstration de tout à l’heure !
– Tu trouves ? rougit Takako peu disposée à le croire.
– Mais oui, vraiment !
Saeki regarda autour d’elle et inspecta le couloir. Elle réfléchit puis regarda sur la montre de Takako, qui lui tendit son poignet pour faciliter sa lecture.
– Les cours ne reprennent pas avant la demi. Pourquoi tu attends là toute seule ?
La fin fit sursauter Takako. Elle se trouvait un peu gênée et n’osait pas répondre à sa question. Elle balança la tête de gauche à droite avant d’enchaîner sur un autre sujet.
– Au fait, tu viens toujours à la danse jeudi ?
– Bien sûr, renchérit Saeki, absorbée par ce nouveau sujet de conversation. Il faudrait vraiment que je me casse une jambe pour pas y aller.
Takako se força à sourire devant cette allusion. Nombreux étaient les Weapon Masters qui manquaient l’école pour des raisons de santé. Etonnement, le taux d’absentéisme « volontaire » était très bas. Les élèves, motivés par le vœu de puissance, combattaient pour surpasser tous les autres. La concurrence entretenait leur motivation, ainsi que l’envie de découvrir de nouveaux horizons. Quitter l’académie en faisait partie.
Vers environ vingt-trois ans, chaque élève passait le dernier examen en vue d’obtenir le diplôme qui ouvrait les portes de l’extérieur. De ce fait, ils entraient dans l’élite qui logeait sur le continent. Ceux qui partaient ne revenaient jamais sur l’île, mais on disait qu’ils étaient sûrement devenus des héros et qu’un jour, les plus jeunes aussi iraient découvrir cette terre lointaine qu’aucun d’entre eux n’avait foulée depuis leur enlèvement.
Takako avait réellement envie de redécouvrir ce monde mais pas dans le cadre des événements actuels. L’élite et tout ce qui s’en suivait n’étaient vraiment pas pour elle. Enfin, ce n’était peut-être pas le cas de tout le monde…
– Ça va les cours en ce moment ? continua Takako pour entretenir la conversation.
– Tranquille, je fais de mon mieux, c’est déjà ça. Même si c’est pas toujours terrible, il faut l’avouer…
Takako songea un instant. Elle était un peu différente de d’habitude ; sans doute trop de lassitude et de réflexion en ce début d’année.
– T’es un peu bizarre aujourd’hui, remarqua Saeki en se mettant à sa hauteur. T’es sûre que ça va ?
Takako démarra au quart de tour.
– Oui ! T’en fais pas ! Je me pose pas mal de questions en ce moment, c’est tout.
Saeki n’était amie avec Takako que depuis quelques semaines mais avait l’air de la connaître depuis toujours. Un jour, Takako avait trébuché sur un accessoire du club de danse tandis qu’elle distribuait les paniers-repas. Alors que tout le monde applaudissait la cascade de l’amuse-touristes nationale, Saeki se précipita vers elle pour l’aider. Ce n’était pas grand-chose mais ça prouvait que cette fille-là pensait différemment et, quelque part, ça la rassurait.
Takako avait toujours vu Saeki comme une rêveuse qui se démarquait du lot. Pendant que certains penchaient pour le commérage avec les autres pimbêches, elle préférait s’allonger au soleil en écoutant de la musique. D’ailleurs, à ce moment là, elle portait son casque audio autour du cou, branché à son lecteur de musique qui y était suspendu également.
– Tu me le dirais sinon ?
– Bien sûr…
Le sourire de Takako se figea et elle fut prise d’un grand soulagement. Ces mots n’étaient presque rien mais ils éveillaient en elle une tendresse naturelle. Ses lèvres se décrispèrent et elle adopta un sourire franc.
– Tu es vraiment quelqu’un de bien, Saeki-san.
– Allez ! Pas de ça entre nous ! Tu peux m’appeler Saeki tout court3.
Elles parlèrent un bon bout de temps, c’est à dire celui qui leur était laissé avant la reprise des cours.

Saeki était quelqu’un d’honnête et droit. Elle mettait beaucoup d’ardeur dans son travail mais savait aussi faire l’impasse de temps à autre sur les choses difficiles. De jour en jour, Takako la respectait toujours un peu plus. Seulement, il y avait tout de même chez elle un petit quelque chose qui gênait un peu Takako…
De temps à autre, à la nuit tombée, Saeki raccompagnait Takako jusqu’au local. Saeki récupérait alors les restes du dîner que Takako avait généreusement préparé pour les danseuses ; mais cette petite course les obligeait à regagner leur domicile à une heure assez tardive de la soirée. A cette heure-ci, certains élèves traînaient pour passer le temps ou s’exerçaient au combat jusqu’à très tard dans la nuit. Il arrivait aussi que des bagarres éclatent, ce qui rendait les promenades peu sures. Et, lorsque cela arrivait, Saeki se précipitait dans le feu de l’action et s’écriait « fight ! » ou lançait des conseils stratégiques à tout va et qui n’avaient souvent ni queue ni tête…
Elle avait l’esprit combatif et même plus encore, elle l’avait aussi pour les autres. Chaque élément de la vie était prétexte à affrontement. Takako s’aperçut bien vite que les gens autour l’évitaient pour cette raison : sans doute la crainte d’être défié sans motif par une adversaire débordant d’énergie et qui avait déjà sa petite notoriété. Cependant, Saeki restait une fille digne de confiance et Takako se sentait en sécurité en sa compagnie.

Mais il arrivait évidemment qu’au tournant de la rue, lorsque chacune des deux filles repartait de son côté, la solitude se creuse et envahisse le décor. Takako rentrait chez elle et claquait la porte de sa petite chambre que la fédération en place sur l’île lui avait généreusement léguée. Aussitôt la porte son chez-soi poussée, elle soupirait et se laissait engloutir par son malaise quotidien.
Ce soir-là, Takako avait un goût amer dans la bouche. Elle avait comme honte de son attitude, de ses réelles pensées ; enfin, de sa personne toute entière. D’un geste las, elle posa ses affaires puis se laissa tomber sur son lit, le regard s’égarant dans les motifs ringards et ennuyeux de la tapisserie fade de la chambre. Comment pouvait-elle encore continuer dans ces conditions ? « Si seulement il y avait quelque chose qui me motive, qui me pousse à agir, à aller de l’avant… » se disait-elle. Elle se releva et examina sa petite chambre triste.

« Une raison… »

Sa raison à elle fut vite rappelée par la faim et elle s’attela à la cuisine pour la deuxième fois de la soirée. Un grondement venant du bas de l’immeuble l’obligea à venir regarder par la fenêtre. A sa grande horreur, il s’agissait encore d’un combat de rue qui allait probablement se finir dans le sang. Elle ferma le rideau et se précipita sur son pallier pour s’enfermer à double tour. Elle ferma un verrou, puis un autre et finalement, s’arrêta un moment, hésita et revint sur sa décision. Céder à la psychose était vraiment la dernière des humiliations. Elle ouvrit même sa porte. Même si elle était seule, la honte lui monta aux oreilles devant ce geste stupide et inutile. Cette drôle de réaction fut pourtant récompensée : contre sa porte était muré un petit paquet de papier bordeaux qu’elle n’avait pas remarqué en entrant.
Le goût du mystère l’emporta sur la prudence et elle s’empara du paquet avant de refermer soigneusement sa porte. Une carte y était jointe :


« Bon anniversaire Miss Kanuui Takako4 »


Le ton solennel de la carte lui enleva tout soupçon de plaisanterie. Elle examina le paquet et chercha un nom quelconque qui puisse signer l’ouvrage. Finalement, rien. Sa patience à bout, elle déchira le paquet et en sortit une petite boite élégante en carton peint. Takako usa d’une grande délicatesse pour ôter les rubans sans corner l’écrin et souleva soigneusement le couvercle. Il s’agissait d’un petit cahier auquel été associé un stylo, assez coûteux à première vue. En feuilletant le carnet, Takako s’aperçut que c’était un journal encore vierge. L’ironie de sa situation la vexa un peu dans un premier temps.
« Qu’est-ce qu’une fille comme moi pourrait avoir d’intéressant à raconter à un stupide machin comme ça ? »
Elle retourna plusieurs fois le journal pour en examiner le dos et la couverture. Il était très bien fait, les couleurs étaient agréables et la reliure très bien tressée. Il aurait été dommage de ne rien en faire. En fin de compte, Takako revint sur son jugement un peu rude. L’attention était assez touchante, même s’il était dommage de n’avoir personne à remercier.
Le soir, elle se mit à l’ouvrage. Son repas ingurgité, elle était parée à la rédaction de ses mémoires. En ouvrant la première page, une autre trace manuscrite un peu plus personnelle attira son attention :


« Considère ce jour comme un autre, prends celui qu’il te plaira »


Cette énigme créa un effet direct sur la jeune fille. Les mots étaient limpides et coulaient d’eux-mêmes, mais l’assemblage des deux bouts de phrase ne faisait pas sens. C’est alors qu’elle se souvint d’une chose peu anodine : d’après son acte de naissance, son anniversaire tombait dans trois mois.

View count: 213

Enjoy the site? Donations are helpful - even just $1


Free Text Host is brought to you by Dagon Design
This site contains no adware, spyware, or popups
Questions? Comments?           Report abuse here